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11 février 2007

Voyage en Avignon

Par Catherine Déchelette Elmalek

L’installation des juifs en Gaule est attestée dès les premiers siècles à travers l’existence de quelques vestiges archéologiques. Exemple : il fut trouvé, lors de fouilles à Lyon, une stèle funéraire avec une épitaphe comportant le nom d’une petite fille juive (même si celui-ci est en latin, il s’agit bien d’un prénom hébraïque). Néanmoins, l’histoire de la Gaule romaine, puis mérovingienne, ne donne que peu d’éléments concernant l’histoire des premiers juifs, à la différence de Rome ou de l’Espagne.
es juifs gallo-romains apparaissent surtout en filigrane lorsque l’on étudie leur histoire au Moyen Age, alors qu’ils sont devenus des membres plus ou moins intégrés de la société selon les époques de cette longue période.
Leur présence et leur histoire au Moyen Age font bien partie de l’histoire de France.
Un Moyen Age qui correspond à un millénaire ! En mille ans, la situation des juifs, sur le territoire de ce qui deviendra peu à peu le royaume de France, subira des évolutions très diverses.
C’est donc une période longue et complexe dans laquelle naît tout ce qui sera les bases de l’antisémitisme (théorie laïque) en découlant d’un premier antijudaïsme (théorie religieuse).

Intégrations, expulsions, acceptations, mesures discriminatoires et humiliantes, débats entre juifs et chrétiens savants et éclairés, massacres, développement d’une culture juive brillante : tous ces éléments paradoxaux cohabitent au long de ces siècles.
On considère souvent cette période comme un temps d’ombre et de lumière qu’il est impossible de présenter de manière synthétique sans prendre le risque d’être réducteur.

Parcours dans le Comtat Venaissin
sur la trace des communautés juives
La présence juive est attestée dans la Vallée du Rhône depuis le 1er siècle. A l’époque romaine puis gallo-romaine, des communautés existent. Elles sont sans doute composées de juifs exilés mais peut être aussi de gallo-romains convertis, car la conversion au judaïsme, si elle n’était pas très importante, n’en existait pas  moins. (une adjuration émanant de l’évêque de Lyon au 7ème siècle demande à ce que les juifs ne prennent plus d’employés chrétiens car il avait constaté que ceux-ci, dans un très grand nombre de cas finissaient par se convertir au judaïsme !...)
Après l’expulsion des juifs du Royaume de France en 1394, puis du Dauphiné, de la Savoie et de la Provence, c’est auprès des souverains pontifes que nombre d’entre eux, rejoignant leurs coreligionnaires du Languedoc, se réfugièrent. L’insécurité régnant à Rome, les papes résidèrent en Avignon de 1309 à 1376 et le Comtat-Venaissin restera possession du saint-Siège de 1274 à 1791. Les communautés d’Avignon, Carpentras, Cavaillon et L’Isle-sur-la-Sorgue, qui dépendent non du roi de France mais donc du Pape, sont autorisées à demeurer dans ces villes.
Une communauté juive importante a pu ainsi s’y développer faisant d’elle l’un des foyers de population juive les plus denses et les plus anciens de France.
Cette autorisation de demeurer sur ce territoire était néanmoins liée à une série de conditions plus ou moins humiliantes : port d’un chapeau de couleur jaune, résidence obligatoire dans un quartier réservé et composé de quelques rues (carrière ou “carriero” en provençal) fermées chaque soir, paiement de taxes particulières, obligation d’assister périodiquement à des prêches les appelant à la conversion, etc.
Pour l’Eglise, il est primordial à cette époque de protéger physiquement et spirituellement les juifs (ils sont le peuple témoin de la Passion du Christ) mais aussi de les maintenir dans un état précaire qui doit témoigner du sort d’Israël, puni pour n’avoir pas reconnu le messie et refusé la nouvelle parole, le christianisme (voir la “synagogue aveugle” sur la Cathédrale de Strasbourg).
La répétition au cours des âges de ces mesures restrictives et vexatoires nous indique qu’elles n’étaient pas toujours appliquées. Les “juifs du Pape”, comme ils seront appelés, semblent effectivement avoir eu dans l’ensemble d’assez bonnes relations avec leurs voisins chrétiens.
Ces “bonnes relations” quand même souvent ternies par des vexations, brimades et humiliations, ont permis aux “Juifs du Pape” de se maintenir dans le Comtat pendant près de 5 siècles.

Dès le 15ème siècle on assistera à une dégradation de leur situation ; le pape Benoît 13 leur interdit d’exercer les métiers de banquier ou de médecin et de nombreux pogroms éclatèrent dans toute la Provence. Désormais et jusqu’à la Révolution Française, la présence des juifs ne fut autorisée que dans les “Quatre Saintes Communautés”, appellation donnée en souvenir des Communautés de Jérusalem, Safed, Hébron et Tibériade. Il s’agissait des Carrières d’Avignon, de Carpentras,
de Cavaillon et de l’Isle-sur-Sorgue. Il semble qu’une carrière ait aussi existé à Forcalquier, ville située en dehors des limites du Comtat,
à environ 60-70 km à l’ouest d’Avignon.

Le circuit que le Cercle de la Pensée Juive Libérale vous propose, vous conduira donc à travers les sites les plus représentatifs de leur histoire.
Avignon d’abord, cité papale et lieu de vie d’une communauté juive assez importante. La synagogue qui se dresse en bordure de la place dite de Jérusalem et dans laquelle se rassemblent aujourd’hui les juifs avignonnais, n’est pas aussi ancienne que celle de Carpentras ou de Cavaillon puisqu’elle a été rebâtie au 19ème siècle. Mais elle occupe l’emplacement d’une autre synagogue, beaucoup plus ancienne, car c’est dans ce même quartier que, depuis le Moyen Âge jusqu’à la Révolution, la communauté juive d’Avignon a constamment résidé. Au 13ème siècle, la juiverie ou “carrière” en provençal, se fixa là, sur le territoire de la paroisse St Pierre. La synagogue y fut édifiée et désignée sous le nom provençal de “eschole”.
Un judaïsme comtadin original s’est donc développé dans cette région. Ni lié au courant séfarade (d’origine espagnole, qui se rencontre dans les régions du bassin méditerranéen et en France dans le Sud-Ouest ) ni au courant ashkénaze (de l’Alsace-Lorraine et de l’Europe centrale et orientale), il se caractérise par une organisation très structurée des communautés, une totale endogamie, un rituel propre et les juifs parlent un dialecte judéo-provençal.
Au cours du 18ème siècle, la situation économique des juifs s’améliore. Parcourant tout le Midi de la France, certains s’installent à Nîmes, ou à Montpellier par exemple. L’usage du français se répand. Témoin de cette prospérité nouvelle, les constructions des splendides synagogues de Carpentras et de Cavaillon.
Par contre, la vie quotidienne ne peut guère refléter l’enrichissement des juifs du Pape car il sont toujours contraints de résider dans les “carrières” surpeuplées où la caractéristique est l’édification, rendue nécessaire, de bâtiments à 7 ou 8 étages !
La Révolution française, avec le rattachement à la France d’Avignon et du Comtat Venaissin, marque pour les juifs une véritable libération car ils deviennent citoyens français. En quelques années, les carrières se vident et les juifs se dispersent dans toutes les grandes villes du Midi, et jusqu’à Paris.
Alors que les juifs comtadins n’ont pas joué un grand rôle dans l’histoire du judaïsme (ni de Rachi, ni de Rothschild dans les carrières !), leurs descendants donneront à la France entre autres Alfred Naquet (membre du gouvernement de la révolution de 1848), Adolphe Crémieux (homme politique, à qui on doit le décret Crémieux qui octroya la nationalité française aux juifs d’Algérie), l’écrivain Armand Lunel, et son ami le compositeur Darius Milhaud, le chef d’orchestre Pierre Monteux ou l’historien Pierre Vidal-Naquet.
Alors bon voyage et bonne découverte !

Sources historiques : René Moulinas, Michel Gasse, Michel Mayer-Crémieux.

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